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La Sérénissime, un autogouvernement… aristocratique

Qu’appelle-t-on ” République de Venise”? En quoi ses pratiques furent-elles innovantes? Que peut-on en garder comme leçons de gouvernement?

La République de Venise, exceptionnelle par sa durée, 10 siècles, connue son apogée entre 1100 et 1600, à l’image de l’Empire Britannique au 19è siècle[1] pour s’écrouler soudainement sous les coups de menton menaçants de Napoléon en 1797.[2] Fruit d’un commerce dominateur appuyé par une puissante marine de marchande et guerrière ainsi que d’un Etat interventionniste, “la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses grands hommes”[3] marqua l’histoire.

Carte de la République de Venise
Carte de la République de Venise

Cette cité-Etat, d’environ 200 000 habitants à son zénith, disposant de “terres fermes” représentant une grande partie de l’actuelle Italie du Nord et de territoires plus vastes encore au-delà des mers, tirait de juteux profits de sa domination commerciale sur le bassin méditerranéen.

Cette République ne prit jamais les traits d’une démocratie (pouvoir du peuple) et resta une oligarchie (pouvoir de quelques-uns), patriciens ou nobles. Cette classe dirigeante au sein de laquelle existaient des différences de fortune, mais aucune différence de rang, admettait régulièrement en son sein (participation au Grand Conseil) de nouveau patriciens recrutés suite à des services signalés ou le plus souvent en hommage à leur réussite financière (ils étaient alors inscrits sur le fameux “Livre d’or”). On peut donc parler également de ploutocratie (pouvoir de l’argent).

Un autogouvernement de patriciens

Dans cette République bien peu démocratique et considérablement dominatrice, deux caractéristiques méritent toutefois notre attention par leur singularité y compris dans le contexte actuel de nos pseudo-démocratie: l’autogouvernement (restreint à une classe sociale) par rotation des magistratures et des charges et la quasi absence de conflits sociaux en découlant.

Les principales fonctions de l’Etat, de la prise de décision à leur mise en oeuvre furent assurées par des magistrats et des fonctionnaires issus de la “vie civile”. Point donc de politiciens professionnels ou de hauts-fonctionnaires cooptés comme ailleurs ou en d’autres temps y compris proches. Les 2000 nobles patriciens siégeant chaque semaine au Grand Conseil, pourvoyaient par un subtil mélange de tirage et d’élections aux principales magistratures de la ville pour des durées allant de 1 à 3 ans. Parmi ces magistrats, 275 siégeaient au Sénat chargé de notamment de voter la loi.

Urne de vote sécurisée à Venise
Bossolo ou urne mobile de vote sécurisée introduite au 15è siècle à Venise pour garantir le secret du vote. La douille verte, la plus proche, recueillait des boules de la taille d’une cerise contre un candidat donné, le blanche plus éloigné, les votes pour. Toutes le boules étant désormais de couleur identique il devenait ainsi moins facile de déceler la teneur du vote de ses pairs. Un modèle ultérieur doté d’une troisième douille permettait de s’abstenir dans le cas du vote d’une loi.

“Dans l’exercice des fonctions publiques, jamais Venise ne confie une autorité absolue a un seul homme: tout magistrat, tout chef militaire même est flanqué d’un ou deux adjoints, qui représentent l’autorité centrale et sont égaux en influence et en pouvoir à celui qu’ils assistent. Le gouvernement oligarchique divise pour régner; il équilibre et pondère l’un par l’autre les pouvoirs; il ne veut ni de la prédominance d’un homme, ni de la prédominance d’une famille. Aucune maison patricienne ne peut avoir plus de trois de ses membres au Sénat, plus d’un au Conseil des Dix. […] La loi interdit au patricien, sous peine d’amende, de refuser un emploi public. Toute sa vie, l’individu est subordonne a l’Etat, les intérêts privés passent après l’intérêt public : sur ce dévouement, sur cette abnégation se fondent la force et la grandeur de la cité”[5].

Par exception, le Doge, principal élu de la ville, nommé à vie, présidait seul les principales institutions de la cité (Grand Conseil, Sénat, Quarantia équivalent de notre cour de Cassation, Conseil des dix en charge de surveiller la classe dirigeante et de veiller à la sûreté de l’Etat, armée).

Enfin, les fonctionnaires, contrairement aux pratiques mercantiles des charges en vigueur partout ailleurs, étaient issus principalement de la classe bourgeoise (environ 12000 personnes) et bénéficiaient d’un traitement.

Même si le peuple était exclu de ces fonctions, une culture du bien commun permettait de cimenter l’ensemble de telle sorte qu’on ne déplorait “pas de troubles ouvriers, pas de luttes entre les grands”1 alors qu’en France une noblesse querelleuse maintenait dans un état de nécessité un peuple toujours prêt à gronder. Jean Bodin (philosophe mort en 1596) résuma par cette formule: “ailleurs, le riche vit de la peine des pauvres, à Venise le pauvre vit de l’argent du riche”. Les artisans, en particulier les 16000 employés de l’arsenal occupés à construire et réparer la flotte, principal outil de la prospérité de Venise furent pendant 1000 ans payés convenablement et logés dans des maisons à bon marché, simples mais belles qu’aujourd’hui les milanais achètent à prix d’or1. Dans un même souci d’égalité, la justice était la même pour tous, usage pour le moins atypique au Moyen-Age. Cet édifice social à l’équilibre remarquable pour l’époque, graissé par la rente commerciale tirée des richesses importées, permit à ce régime de se maintenir aussi longtemps. Preuve de cette constance, le Ducat, monnaie vénitienne garda la même valeur pendant 5 siècles!1

Le déclin de la nouvelle Athènes

Et pourtant, Venise, en bien des points comparable à Athènes, recélait en elle-même l’un des ferments destructeurs qui vit la démocratie grecque péricliter : le refus de l’universalité pointé du doigt par C. Castoriadis. Les 2000 citoyens de plein droit à Venise (les patriciens), ou les 40000 d’Athènes (toutes classes confondues) ne considéraient les habitants des territoires conquis, ni même ceux des terres fermes dans le cas de Venise, que comme des sujets, leur déniant tout droit à la citoyenneté. En outre, aucun nouveau patricien ne fut plus admis dans les rangs du Grand Conseil à partir de 1717. Ajoutée aux facteurs d’affaiblissement avancés par F. Braudel: déplacement du centre de gravité du monde de la Méditerranée à l’Atlantique et agrandissement des États nationaux, on peut penser que cet enfermement des patriciens dans leur tour dorée signa la fin de la République du Lion.


[1] Cité dans "un capitalisme à visage humain, le modèle vénitien" par Jean-Claude Barreau (2011)
[2] Si l'on considère la République par opposition à la tyrannie d'un seul homme (le Doge tout puissant), on peut faire démarrer cette période vers 1200, ce qui ramène la République à une ancienneté non négligeable de 6 siècles tout de même "La promissio de 1192, c'est-a-dire le serment que prêta a son avènement un doge qui n'était autre que Henri Dandolo, montre clairement où en était déjà réduite, même entre les mains d'un tel homme, l'autorité ducale. Sauf en ce qui touche son rôle de chef de la guerre, le doge ne peut agir en rien sans le consentement de la majorité du Grand Conseil; et c'est un principe nettement pose qu'une résolution votée par l'unanimité du Petit Conseil, et appuyée par la majorité du Grand Conseil, s'impose au doge, et qu'elle peut changer les attributions ducales mêmes. En réalité, dès cette époque, le Grand Conseil détient la souveraineté; le Petit Conseil est l'organe du pouvoir exécutif." La République de Venise de Charles Diehl (1967)
[3] Mémoires d'outre-tombe. Chateaubriand (1811)
[4] tirage au sort de plusieurs patriciens (1) qui forment des commissions électorales (2) chargées de nommer des candidats dont les noms sont mis aux voix dans le Grand Conseil (3). "Le tirage au sort dans la République de Venise" par Maud Harivel (2019)
[5] La République de Venise de Charles Diehl (1967)

Commune de Paris et expression directe

En quoi la Commune de Paris de 1871 serait-elle un moment de démocratie directe? Quel est le bilan de la Commune? Quelles leçons tirer de cette parenthèse de 72 jours?
Une séance du Club des femmes dans l'église Saint-Germain-l'Auxerois par Frédéric Lix
Une séance du Club des femmes dans l’église Saint-Germain-l’Auxerois par Frédéric Lix

Est-ce une démocratie directe?[1]

Non, la Commune de Paris revêt davantage les traits d’une démocratie représentative avec ses représentants communaux élus le 26 mars 1871, et cela même si nombre d’entre eux, et c’est rare, sont issus des couches populaires (25 ouvriers, 15 gardes nationaux[2] sur 92 membres du Conseil de la Commune).

Il n’en demeure pas moins vrai que des pratiques associées à la démocratie directe existèrent aussi en dehors des institutions. On peut citer notamment:

  • L’utilisation du mandat impératif démontré lorsque des élus du 4è arrondissement réintègrent leurs bancs au conseil municipal après avoir été enjoints de le faire par leurs électeurs. Ils les avaient désertés en signe de protestation après la création du Comité de Salut Public le 1er mai (composé de 5 membres aux pouvoirs étendus).
  • La potentialité d’un mandat révocable même si en 72 jours, cela ne fut pas mise en œuvre.
  • La réunion du conseil municipal sur un rythme quotidien (d’abord à huis-clos puis public sous la pression de la population).
  • De nombreuses assemblées populaires informelles faisant pression sur les élus. Mentionnons à ce titre la cinquantaine de clubs se réunissant dans les églises le soir, les comités d’arrondissement, les commissions municipales, les sous-comités d’arrondissement de la garde nationale, les sections locales de l’AIT, etc.
  • La non-séparation entre législatif et exécutif au sens où la commission exécutive n’est composée que de “commis” choisis parmi les élus du conseil municipal. La Commune est un organe agissant, à la fois législatif et exécutif, à la fois délibératif et d’action.
  • Une armée populaire, les gardes nationaux, comptant près de 300 000 soldats sur une population parisienne de 1 700 000 à 2 millions de personnes.

Réalisations marquantes de la Commune

Parmi les nombreuses et fugaces réalisations de la Commune, on peut citer l’école gratuite et obligatoire, la remise au goût du jour du “Jubilé” c’est-à-dire l’annulation des dettes pour les biens détenus par le Mont de piété d’une valeur inférieure à 20 Francs, la transparence des appels d’offre publics obligeant à divulguer les salaires des employés des entreprises soumissionnaires, la gratuité de l’accès à la justice, la réquisition des ateliers abandonnés et l’autogestion, l’égalisation des salaires entre instituteurs et institutrices, le plafonnement du salaire des fonctionnaires relativement aux salaires ouvriers, etc.

Les leçons de la Commune pour la Démocratie Directe

L’argent, est bien le nerf de la guerre. La Commune aurait pu disposer, à la faveur des réserves de la Banque de France présente sur son territoire de 3 milliards de Francs[3]. Or, il n’en fut rien. Trahison des experts faisant valoir l’hypothétique l’effondrement monétaire et financier en cas de pillage ou méconnaissance des élus pour les questions financières, la question demeure. Karl Marx puis Engels ont souligné cette incohérence, l’argent de la Banque de France valant “mieux que dix mille otages” afin que “toute la bourgeoisie française fasse pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune.”[4]

Ainsi, pendant la Commune, 315 millions furent débloqués au bénéfice des Versaillais (via les succursales hors de Paris), 16 millions pour la Commune de Paris[5]. Rappelons que la Banque de France était une institution privée (jusqu’en 1945) composée principalement de banquiers (sept banquiers, cinq industriels et trois receveurs généraux), dont le principal actionnaire était le Baron de Rothschild.

L’isolement: Les villes de province soulevées ont très vite été écrasées par la répression versaillaise. Paris n’a pas pu s’insérer dans un schéma confédéraliste et a été réduit à sa seule action.

La réaction du pouvoir “institutionnel” : Le pouvoir en place sera toujours prêt à répudier un scrutin, si le résultat de ce vote lui est contraire en arguant du fait qu’il n’est pas prévu par les institutions. Mais pourquoi, le peuple s’étant régulièrement exprimé par les urnes (le 26 mars 1871 dans le cadre du la Commune) ne pourrait-il pas contredire son propre vote (le 8 février 1871 dans le cadre de ce qui allait devenir la IIIè République)? Bien sûr, 200000 à 300000 “Bourgeois” (donc plutôt favorables à Versailles) ont fui Paris et n’ont donc pas participé au vote, mais est-ce réellement la raison?


[1] Une bonne partie de l'argumentation présentée dans cet article est tiré de la vidéo "Dettes, finances et démocratie directe hier et aujourd’hui - quelles leçons de la commune ?" paru le 28 mai 2021 par Eric Toussaint , César Chantraine , Sixtine d’Ydewalle sur cadtm.org
[2] Sixtine d’Ydewalle : “L’exposition ‘Vive la Commune !‘ vous plonge dans l’ambiance du Paris communard” Par Galaad WILGOS le 26 mars 2021 sur le site comptoir.org
[3] Histoire de la commune de 1871 publié en 1876 par Prosper-Olivier Lissagaray
[4] Introduction Par Engels à la réédition de La guerre civile en France en 1891
[5] La Commune de Paris, la banque et la dette le 18 mars 1871 par Eric Toussaint sur cadtm.org

Pour une monnaie citoyenne

Comment la monnaie est-elle créée? Surgit-elle du néant comme le prétendent certains? Quel est le lien entre crédit et monnaie? Les citoyens peuvent-ils se réapproprier la monnaie et ses bénéfices (les intérêts)?
Dessin de capitalistes faisant tourner la planche à billets

Avant de dire ce qu’il en est de la création de la monnaie, il nous faut d’abord comprendre ce qu’est la monnaie. Et ça n’est pas simple car d’espèces sonnantes et trébuchantes, la monnaie est devenue un monstre conceptuel et intangible, difficile à appréhender.

A quoi sert la monnaie?

La monnaie sert d’unité d’échange, de moyen de règlement et de réserve de valeur. Voilà le classique commencement de tout cours d’économie sur le sujet. On a donc besoin de monnaie pour à peu près tout aujourd’hui. La monnaie irrigue ainsi l’économie et son volume doit donc grossièrement correspondre au PIB. Trop peu de masse monétaire par rapport aux besoins de l’économie et la déflation n’est pas loin (baisse des prix et mise en faillite d’entreprises), trop de masse monétaire par rapport aux besoins de l’économie et c’est la surchauffe de l’inflation (beaucoup de biens à acheter et pas assez de numéraire pour les payer, ce qui fait monter les prix).

Bien sûr, dans une économie décroissante, la masse monétaire n’aurait pas besoin de croître comme c’est le cas actuellement.

De quoi est constituée la masse monétaire?

C’est là que se niche la principale incompréhension vis-à-vis de la monnaie. L’essentiel de la masse monétaire n’est plus constituée de pièces et de billets[1] comme c’était le cas par le passé. La grande majorité de la monnaie est en effet “inventée” par les banques lorsqu’elles accordent un prêt[2]. C’est donc bien de l’argent magique, n’en déplaisent à certains!

Lorsqu’une banque prête de l’argent à un ménage, une entreprise ou à l’Etat, elle créé donc de la monnaie par un simple jeu d’écriture (d’où le nom de monnaie scripturale). Il ne s’agit pas, contrairement à la croyance répandue du prêt des dépôts qu’elle a en caisse. Non, la contrepartie des crédits est constituée par le “trait de plume du comptable”[3] ou  comment faire de l’argent avec un peu d’encre.[4] La banque commerciale doit uniquement détenir 1% du prêt accordé en monnaie banque centrale et 8% de fonds propres d’après les accords de Bâle). On dit que cette monnaie est créée ex-nihilo, du néant. Cet argent prêté par une banque se retrouve en partie en dépôt dans une autre banque, qui peut prêter à son tour (100€ pour 1 € déposé), et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle le multiplicateur de crédit, jusqu’à un théorique 9 640 euros créé à partir d’un dépôt de 100€.

Schéma expliquant la création monétaire

Donc, 90% de notre monnaie est constituée par de la monnaie scripturale créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent un prêt. Notons que cette forme de monnaie a proliférée au 20è siècle avec la bancarisation des ménages et entreprises (leurs économies étant de moins en moins constituées en pièces et billets).

On peut donc parler de la privatisation du droit de battre monnaie (expression inadaptée aujourd’hui car la monnaie ne se limite plus aux pièces). Cette création monétaire connait peu de freins en dehors des quelques règles que nous allons voir plus bas car elle n’est plus convertible en or (à partir de 1914) ou en dollars (à partir de 1971). L’argent n’est donc plus qu’une virtualité qui n’a d’autre valeur que la confiance qu’on lui accorde, répondant à la seule logique de l’offre et de la demande[5].

Le système monétaire et financier actuel de l’économie mondiale repose ainsi sur de gigantesques pyramides de dettes dans un équilibre instable[6].

Comment les banques sont-elles contrôlées?

Dans l’application de ce droit de création de la monnaie scripturale, les banques, véritables démiurges de l’économie sont relativement libres et en grande partie contrôlées par elles-mêmes. Les accords de Bâle dont les premiers ont été conclus en 1988 sous l’égide de la banque des banques (BRI ou Banque des Règlements Internationaux) en rassemblant des gouverneurs de banques centrales, prévoient quelques règles dont la principale porte sur le taux de fonds propres[7] de la banque émettrice du prêt, soit 8% des crédits qu’elle signe avec ses clients (ces normes ont évoluées à plusieurs reprises mais ce dispositif prudentiel en demeure le fondement). Le Comité de Bâle, institution internationale, n’est pourtant investie d’aucun pouvoir de réglementation. Il émet des recommandations généralement reprises dans les réglementations nationales.

On s’aperçoit donc que les règles appliquées sont minimales, que la banque centrale ne contrôle pas vraiment la masse monétaire, et pourtant l’inflation nous parait désormais reléguée dans les livres d’histoire. Cette impression est trompeuse. En effet, la masse monétaire augmente entre 10 et 20% par an mais l’indice de l’inflation ne tient compte que des prix au détail de biens basiques et ceux-ci restent maitrisés (autour de 2%)[8]. L’inflation, dans notre économie du superflu, se concentre donc dans les produits de luxe et autres actifs financiers achetés par les très riches. Il n’est que de voir l’évolution des prix immobiliers dans les grandes villes où celle des œuvres d’art pour s’en convaincre, mais tous les produits financiers (beaucoup moins tangibles) sont aussi l’objet d’une spéculation effrénée.

Pourrait-on aujourd’hui créer de la monnaie (scripturale) avec la banque centrale?

Oui, cela serait possible car si les banques commerciales n’ont pas le droit de se prêter à elles-mêmes, la banque centrale peut le faire. C’est le sens de la proposition faite par certains[9], de supprimer la dette publique détenue par la banque centrale auprès des banques européennes (440 milliards d’euros pour la France en 2020) par une création monétaire ex-nihilo (techniquement, il s’agit de racheter les titres de créances vendues par les banques commerciales à la banque centrale, en créant de toutes pièces de la monnaie banque centrale[10]).

Il est également possible de créer de la monnaie hélicoptère[11], c’est-à-dire une monnaie créée ex-nihilo par la banque centrale et qui ira directement dans la poche des ménages et des entreprises voir des Etats.

Ces deux dispositifs (effacement de la dette publique détenue par la banque centrale et création de monnaie hélicoptère) n’ont jamais jusqu’à présent été mis en œuvre. Mais il s’agirait d’une façon de se réapproprier démocratiquement la création de la monnaie dans un contexte de crise (sanitaire ou autre) nécessitant l’injection de beaucoup de liquidités.

Pourquoi autoriser des banques privées à créer presque toute la monnaie (hors pièces et billets)?

Schéma expliquant le système monétaire actuel basé sur les réserves fractionnaires

Cet état de fait repose sur une longue évolution historique qui a conduit la monnaie à devenir de moins en moins matérielle et de plus en plus autonome[12].

La justification généralement avancée pour autoriser des acteurs privés à s’octroyer l’essentiel du privilège de création monétaire (90%) a trait au risque d’inflation. Si l’Etat pouvait créer de la monnaie (comme ce fut en partie le cas pour son endettement propre jusqu’aux années 70 en France – voir plus bas), n’abuserait-il pas de ce droit auprès de sa banque centrale? En obligeant l’Etat à vivre comme un emprunteur on fait en sorte qu’il se pose des questions sur le coût de l’emprunt. Cet argument est en outre généralement brandi en rappelant l’expérience d’hyperinflation qu’a connu l’Allemagne de 1921 à 1924 lorsque les achats de nourriture se réglaient en liasses de billets. Le marché serait donc plus responsable que l’Etat…

Par ailleurs, l’inflation c’est la ruine du rentier, c’est-à-dire du possédant, celui dont l’épargne monétaire fond à proportion de l’inflation grignotant son patrimoine.

Certains se sont érigés contre l’obligation faite à l’Etat de recourir aux banques pour contracter des prêts et se voir ainsi prélever un intérêt qu’il n’avait jusqu’alors pas à payer. Ainsi, les intérêts de la dette représenteraient aujourd’hui 45% des recettes nettes de l’Etat[13]. Ce n’était pas le cas en France avant les années 60 ou 70 (la date est sujette à débat en raison d’un empilement de réglementations, de la diversification des outils monétaires, et de la complexité des statuts de la Banque de France). Pour certains, cela remonte aux lois Debré Haberer en 1966-68. Michel Rocard fait remonter ce moment à une loi de 1973 qui a contraint l’Etat à payer des intérêts sur ses emprunts, comme les particuliers. Il affirme dans un entretien de 2012, que sans cette loi, la dette de l’Etat serait de 17% du PNB et non pas 90% (en 2012)[14].

Enfin, la monnaie dette est un corollaire de notre société fondée sur la croissance. Pour se représenter les masses monétaires représentées par les intérêts, 1 g d’or placé à 3,25% d’intérêt à la naissance de Jésus équivaudrait à une masse supérieur à celle de la terre aujourd’hui[15]. On sait comme rappelé dans cet article sur la suppression de la spéculation, que seulement 2% de la monnaie créée sert à financer les échanges de biens et services, alors que les 98% restants sont consacrés à la spéculation ![16] Il en faut donc de plus en plus.

D’autres s’émeuvent de l’asymétrie des rapports entre les banques et l’Etat (donc les citoyens). Ainsi en va-t-il du “Too big to fail” désignant les banques “trop grosses pour permettre leur faillite”. Les “banksters”, engrangeraient donc les intérêts lorsque les choses vont bien et se tourneraient vers de l’Etat lorsque les choses se gâtent comme en 2008, profitant ainsi d’une assurance vie gratuite. Pour les ménages, les entreprises, et même les Etats (comme avec la Grèce) le “chacun pour soi” reste pourtant la règle[17].

Que faire pour se réapproprier la monnaie?

Schéma expliquant le système monétaire 100% Money

Alors comment parvenir à reprendre les rênes de notre monnaie sur le long terme? Faudrait-il nationaliser les banques (comme ce fut le cas pour la majorité (39) des banques françaises de 1982 à 1993 environ)? En tout état de cause, le secteur bancaire n’est pas une industrie comme les autres car son fonctionnement produit des “externalités” qui peuvent être dommageables pour les autres secteurs[18].

La réforme majeure envisagée dès les années 1930 par des professeurs de l’Université de Chicago, popularisée par l’économiste Irving Fischer dans l’ouvrage “100% Money“, puis reprise notamment par trois prix Nobel d’économie Milton Friedman, James Tobin et Maurice Allais[19], consiste à retirer le pouvoir de création monétaire aux banques commerciales pour l’attribuer entièrement à la banque centrale[20] (qui doit être contrôlé par l’Etat via sa représentation parlementaire – ou par les citoyens dans le cas d’une démocratie directe).

Ce système est celui des réserves pleines, monnaie pleine ou encore couverture intégrale des prêts par des réserves en “monnaie banque centrale” (soit une couverture de 100% et non plus 1% comme aujourd’hui).  Avec ce schéma, les banques ne peuvent prêter que l’argent déposé sur les comptes-épargne[21] garantis par un équivalent en “monnaie de base” ou “monnaie banque centrale” détenue auprès de la Banque Centrale”[22].

Dit autrement, la monnaie serait simplement transférée depuis le compte-courant des particuliers vers le compte que les banques commerciales détiennent à la Banque Centrale, en échange d’une créance des particuliers sur les banques inscrite au compte d’épargne.[23]

Techniquement, la mise en réserve se traduit par l’achat d’actifs aux banques (Proposition de Fisher) ou par le prêt (Propositions de Friedman et Allais notamment)[24]

Loin d’être farfelue, cette proposition a déjà été proposée en Grande-Bretagne et en Suisse[25], sans succès jusqu’à présent.

La conséquence naturelle de 100% Money sera la contraction du système financier lui-même ramené au même niveau que les autres entreprises du secteur privé à qui on ne fournit pas gratuitement leur matière première comme c’est le cas avec les banques. Les banques se recentreront sur leur cœur de métier historique, à savoir la mise en relation d’épargnants et d’emprunteurs, et la transmission des uns aux autres d’argent préalablement existant.

C’est la fin d’un système où se confondaient monnaie et le crédit. Après la transition vers le système 100%, il n’y aurait pas un centime de moins de prêt à l’économie mais les propriétaires de la dette ne seraient pas les mêmes.

Principaux effets attendus de la réforme 100% Money

Moyennant une perturbation minimale voire inexistante de l’économie, les bénéfices seraient les suivants :

1. Mettre fin ou atténuer les immuables cycles destructeurs de boom et de dépression (Fischer)

2. Augmenter les recettes fiscales à hauteur de l’augmentation de la masse monétaire émise annuellement de 3 % à 5 %. On peut donc l’estimer de 60 à 100 milliards d’euro par an pour la France[26].

3. Éliminer les risques de panique bancaire, le fameux “Bank run” ou “ruée sur les guichets” qui apparait dans le système actuel lorsque la confiance s’effrite et que tous les déposants veulent retirer leur argent de la banque car, comme nous l’avons vu, l’essentiel de la monnaie n’existe que dans les livres de comptes de la banque et ne peut pas être mis à disposition sous forme de billets, pièces ou or.

4. Supprimer l’endettement public vis-à-vis de la banque centrale (et réduire la dette publique détenue par des banques étrangères).

5. Réduire la dette privée.

6. Sauvegarder les dépôts afin que même en cas de faillite d’une banque commerciale, les dépôts restent intacts et qu’on puisse en disposer sans la moindre subvention gouvernementale.

Ayant dit tous les bénéfices d’une réforme 100% Money, reste à comprendre pourquoi, alors qu’elle est proposée depuis près d’un siècle, elle n’est toujours pas mise en oeuvre. La réponse semble assez évidente et commune à beaucoup de propositions de bon sens : parce qu’elle heurte trop d’intérêts particuliers puissants qui se trouvent être les mêmes que ceux qui dirigent notre démocratie oligarchique. Là encore, la démocratie directe ou Autogouvernement est le préalable indispensable à la mise en œuvre d’une telle réforme.


[1] Les billets sont hérités des billets de change inventés au Moyen-Age. Ils représentent un premier saut conceptuel dans l'histoire de l'argent qui passe d'une monnaie marchandise (métal précieux), à la promesse d'un échange dans ce même métal.
[2] Les lettres de changes furent inventées au Moyen-Age pour éviter de transporter du numéraire sur des routes peu sures. Un billet payable au porteur permettait donc de se faire remettre les espèces déposées dans une ville, par un autre membre de la corporation (joailliers initialement). Rapidement et pour accroître les profits, des billets furent émis en quantité plus importante que le métal précieux qu'elles représentaient (couverture partielle).
[3] Expression attribuée à Milton Friedman
[4] Jacques Duboin, Sous-secrétaire d'État au Trésor pendant un mois en 1926 et plus tard promoteur du 100% Money.
[5] La monnaie, hier, aujourd'hui et demain par Marc Jutier (2019) 
[6] Maurice Allais, Prix Nobel d'économie, 1999, "La Crise Mondiale d'Aujourd'hui. Pour de Profondes Réformes des Institutions Financières et Monétaires"
[7] Les fonds propres correspondent principalement au capital social de la banque et à ses réserves disponibles.
[8] Voir indice Insee à partir de grandes catégories suivies : Alimentation, Produits manufacturés, Énergie, Services, Tabac
[9] Une monnaie écologique par Alain Granjean et Nicolas Dufrêne (2020)
[10] Entretien de Gaël Giraud dans Thinkeview 24 sept 2020
[11] On appelle cela également le quantitative easing for people (QE4P). Sur une base récurrente, cela peut servir à allouer un revenu universel - pour autant que cela soit souhaitable. Si alloué à l'Etat, cela peut permettre le financement d'investissements publics.
[12] Une monnaie écologique par Alain Granjean et Nicolas Dufrêne (2020)
[13] La monnaie, hier, aujourd'hui et demain par Marc Jutier (2019)
[14] Intervention sur Europe 1 de Michel Rocard le 22 décembre 2012
[15] La monnaie, hier, aujourd'hui et demain par Marc Jutier (2019)
[16] Voir TedX Ariane Tichit, docteur en économie
[17] La monnaie scripturale n’est garantie que par des entreprises commerciales le plus souvent privées, auxquelles il faut ajouter la garantie des dépôts à hauteur de 100 000 € par compte. Face à une crise bancaire systémique, le fonds serait largement insuffisant (le FGDR ne peut garantir que 34000 comptes) - voir wikipedia Fonds_de_garantie_des_dépôts_et_de_résolution
[18] James Tobin cité dans Une « vieille » idée peut-elle sauver l’économie mondiale ? Intervention par Christian GOMEZ de l'Université Blaise Pascal le 9 février 2010
[19] Revue Banque : Rendre le monopole de la création monétaire aux banques centrales ? Par Gaël Giraud Le 25/09/2012
[20] Le transfert à la banque centrale de la responsabilité pour la création de toute nouvelle monnaie scripturale ferait écho au "Bank Charter Act" de 1844 initié au Royaume-Uni puis partout dans le monde, faisant obligation de couvrir les billets de banque émis par la Banque d’Angleterre par une encaisse or.
[21] Pour être précis, le terme des dépôts doit être pris en compte. "Les banques de prêts assureraient comme aujourd'hui le négoce des promesses de payer, mais la règle de leur gestion, au contraire de ce qui est pratiqué aujourd'hui, serait que tout prêt d'un terme donné devrait être financé à partir d'un emprunt de terme au moins aussi long. Ainsi au lieu d'emprunter à court terme pour prêter à long terme, elles emprunteraient à long terme pour prêter à plus court terme." L'impôt sur le capital et la réforme monétaire par Maurice Allais 1977
[22] On l'appelle aussi monnaie permanente car elle n'est jamais détruite contrairement à la monnaie d'endettement qui est détruite au fur et à mesure des remboursements d'emprunts.
[23] Revue Banque : Rendre le monopole de la création monétaire aux banques centrales ? Par Gaël Giraud Le 25/09/2012
[24] Une « vieille » idée peut-elle sauver l’économie mondiale ? Intervention par Christian GOMEZ de l'Université Blaise Pascal le 9 février 2010
[25] Une proposition de loi a été déposée par Douglas Carswell devant le parlement britannique en 2010. Une votation "Monnaie pleine" en Suisse (2018) a été le plus près d'arriver à imposer cette idée même si la motion n'a recueilli que 24,3 % d'avis favorables pour une participation de 34 % des citoyens Suisses.
[26] La monnaie, hier, aujourd'hui et demain par Marc Jutier (2019)