Archive dans juillet 2019

Se réapproprier le temps

Dessin de Charb

Comment concilier un engagement citoyen nécessaire à l’Autogouvernement avec des journées de travail à rallonge ? Qu’est-ce que le travail et doit-il perdre sa centralité dans nos consciences[1] ? La civilisation du loisir peut-elle nous sauver ?

Le temps – libéré – est au coeur de la réflexion sur l’autogouvernement puisque cette forme d’organisation politique demanderait un engagement des citoyens de 10 à 12h par semaine[2] excédent de beaucoup nos rares déplacements aux urnes d’aujourd’hui. Par ailleurs, la recherche de consensus nécessaire à l’élaboration d’une décision juste et bonne accroît mécaniquement le délai de sa conclusion. Par exemple, 4 jours auront été nécessaires à une assemblée communautaire informelle pour désigner un candidat à l’élection bolivienne[3]. Fort heureusement, des décisions bien prises signifient aussi un gain de temps sur le moyen et long terme car on n’a pas à y revenir ou à gérer ses effets négatifs. L’Autogouvernement donne la priorité à la démocratie et non à l’efficacité ce qui n’empêche pas une certaine efficacité d’advenir après un certain temps.

Il convient par conséquent de s’interroger sur 1/ le temps consacré au travail qui occupe une grande partie de notre temps éveillé ; 2/ le temps dit « libre » ; afin d’esquisser d’autres voies de reconquête de notre temps au profit d’une pratique démocratique locale.

1/ La place du travail dans nos vies.

La philosophie grecque distinguait 3 formes de travail : a/ le travail corvée (ponos) pour produire sa subsistance, b/ le travail créatif (poiesis) de l’artisan ou de l’artiste et c/ le travail qui nous transforme (praxis) tels que l’enseignement, la philosophie ou …le débat politique. Eh oui, la politique était considérée comme une partie du travail au coeur de la vie du citoyen[4]. Et l’activité gratuite faisait aussi partie du labeur quotidien.

Pourtant, force est de constater que la dimension de corvée ou, à tout le moins, le seul travail rémunéré semble largement dominer notre conception et notre pratique du travail aujourd’hui.

Au-delà de cette définition et depuis la révolution industrielle au début du XIXè siècle, le travail lui-même a par ailleurs beaucoup évolué :

  • Notre temps hebdomadaire consacré au travail a décru passant d’un théorique 72h en 1848 à 36h en 2018[5].
  • Si notre temps de travail a diminué, il s’est aussi densifié. Un sentiment d’urgence imprègne désormais nos journées de labeur. Les gains de productivité pharamineux observés depuis 200 ans témoignent d’ailleurs de cette accélération cadencée par la machine[6].
  • Le temps sur le lieu de travail est devenu continu, perdant une grande part de ses espaces d’interaction vivante. Alors qu’avant la révolution industrielle les temps de travail et les activités sociales étaient intimement imbriqués, de nos jours, les interactions avec d’autres humains se sont appauvries au profit d’un face à face avec les objets techniques y compris informatiques[7].
  • Le temps consacré au travail semble avoir perdu une grande partie de son sens. Les métiers simples et évident (paysans, meunier, etc.) ont été remplacés par des jobs à la con[8]. Le travail s’est morcelé du fait de la complexité croissante, chacun n’exécutant plus qu’une tâche parcellaire bien souvent avilissante pour l’esprit. Le sens s’est également dissout avec la massification du salariat et la dépossession du travail qu’il entraîne[9]. La forme même du salariat s’est dans le même temps massifiée considérablement avec l’essor des usines au détriment des structures à taille plus humaine[10].

En définitive, d’un point de vue purement quantitatif, le nombre d’heures total produites en France n’a pas évolué depuis 200 ans[11] et de l’autre, sur la même période, la productivité a été multipliée par 25[12] !

Pourquoi, alors, ne travaillons nous pas 25 fois moins ?

L’humain nomade du paléolithique pouvait subvenir aux besoins immédiats, durant une semaine, d’une famille de quatre personnes, en consacrant seulement deux journées à la recherche de nourriture[13].

La révolution que Jacques Ellul appelle de ses voeux comprend la réduction drastique du temps de travail à 2h par jour[14], hypothèse corroborée et chiffrée par J. Baschet en  2014[15]! Peut-être serait-il temps d’ouvrir la porte sur cet autre chemin de vie possible ?

2/ Du temps libre au temps libéré

Avec la décrue observée en France du temps travaillé est apparu le temps « libre ». Ainsi, nous disposerions de 400 000 heures de loisirs sur une vie dont 100 000 passées devant la télé, soit 1/4 de notre vie éveillée[16]. Que dire de ce temps libre offert par la civilisation des loisirs ?

  • D’abord qu’il s’est développé corollairement à l’essor de la production de masse et qu’il est donc en très grande partie consacré à la consommation de masse, puisqu’il faut bien trouver des débouchés. Certain appellent donc à substituer ce temps libre de nature marchande par un temps « libéré » de cette logique consumériste : engagements associatifs, apprentissages ou activités artistiques gratuites, etc.[17].
  • Ensuite, il s’agit d’un temps bien souvent asocial (le plus souvent seul ou en compagnie d’avatars) : télévision, jeux vidéo, réseaux dits « sociaux », etc.
  • Enfin, c’est un temps consumé dans la technique. Les objets modernes amènent de nouvelles formes d’asservissement. Ainsi, le temps dilapidé pour administrer ordinateurs, tablettes, smartphones et autres objets connectés semble bien souvent, au moins pour les usages domestiques, surpasser les gains apportés par ces mêmes appareils[18]. Sans parler du temps extorqué par les innombrables sollicitations reçues via nos excroissances numériques.

Donc, nous avons de plus en plus de temps libre, mais il est de moins en moins qualitatif. Pensons donc que 3/4 de nos enfants passent moins d’une heure par jour dehors. C’est moins que le temps de sortie qu’on accorde aux détenus de nos prisons[19].

Pour retrouver du temps dans lequel nous serions libres, exempts de manipulations publicitaires et autres conditionnements consommateurs, il nous faut donc à la fois dégonfler l’offre et la demande de marchandise. D’un côté l’offre c’est-à-dire le temps consacré à travailler doit baisser pour trouver un niveau juste, de l’autre côté, la demande doit diminuer en nous éloignant de l’achat compulsif. La décroissance de la production particulièrement si elle est non durable et peu utile (gadget) doit donc aller de pair avec une décroissance de la consommation, a fortiori inutile.

Il suffirait que les gens n’achètent plus pour que ça ne se vende pas nous disait Coluche ! Comment dépasser cette formule humoristique renfermant pourtant sa part de vérité ? L’Autogouvernement par une supervision citoyenne de l’économie (coopératives avec participation citoyenne aux décisions ?), permettrait de définir dans la concertation les quantités, la complexité, la qualité des produits et services mis à disposition. L’Autogouvernement doit aussi accompagner les membres de la communauté dans une décolonisation de leur imaginaire[20] marchand en organisant des échanges gratuits entre citoyens pour troquer des biens, des savoirs ou des émotions artistiques et favoriser le bénévolat qui représente actuellement seulement 38 minutes par français chaque semaine[21].

Ce ralentissement du temps, rendu possible par une reprise en main populaire des leviers de la société et de l’économie, dépassera de très loin les mouvements actuels réservés à une minorité privilégiée adepte du slow food, slow life, etc. Contre le plus blanc, plus loin et surtout plus vite, redonnons la priorité au sens afin qu’on ne puisse plus dire « Tout le monde se dépêche mais personne ne va nulle part »[22].

Pour aller plus loin

  • Le culte de l’urgence : la société malade du temps par Nicole Aubert, Christophe Roux-Dufort, Flammarion 2003
  • 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil; 24 heures sur vingt-quatre, 7 jours sur sept ; par Jonathan Crary, éditions La Découverte 2016

[1] Selon l’affirmation d’A. Gorz.
[2] Estimation fournie par Jérôme Baschet dans Adieux au capitalisme aux Editions La Découverte 2014.
[3] Il fut ensuite élu dans le cadre de la démocratie représentative à 99% des suffrages. Source : Indios sans roi par Orsetta Bellani. Edition ACL 2017. p. 29
[4] ce qui excluait à l’époque pas mal de monde toutefois : femmes, esclaves, étrangers
[5] Il s’agit là de tendances car ces durées s’appliquent aux salariés qui ne constituaient qu’une faible partie des travailleurs en 1848. Par ailleurs, les lois promulguées notamment en 1848, n’étaient pas toutes, loin de là appliquées. Statistique 2018 : Bureau International du Travail
[6] Voir « Le culte de l'urgence : la société malade du temps » par Nicole Aubert, Christophe Roux-Dufort, Flammarion 2003
[7] Les anciens usages renvoient aux chants accompagnant les travaux collectifs tels que les moissons, les occasions de réjouissances fournies par le sacrifice d’un cochon dans une ferme ou d’autres célébrations du calendrier. Voir Le Cheval d’Orgueil par ‎Pierre-Jakez Hélias en 1975 qui relate les derniers feux de la paysannerie bretonne traditionnelle au début du XXè siècle. Corollairement au temps continu du travail, le temps dit « libre » pour les cadres (17% de la population active) a été colonisé par le travail, notamment par le biais des outils informatiques qui permettent de travailler partout.
[8] Bullshit jobs par David Graeber, Editions les liens qui libèrent 2018.
[9] De moins de 50% à l’orée de la révolution industrielle, la proportion de salariés est aujourd’hui passée à 90% des actifs
[10] Salariat et non-salariat dans une perspective historique dans Economie et Statistique par Olivier Marchand. 1998
[11] Sur les 200 dernières années, le volume de travail « vivant » est resté stable en France. Cela signifie que tous les hommes et les femmes de France produisent aujourd’hui le même nombre d’heures de travail qu’aujourd’hui. Bien que le nombre d’heures par travailleur ait diminué, cette stagnation s’explique par l’augmentation parallèle du nombre de travailleurs rémunérés (augmentation démographique, travail des femmes, immigration, substitution de travaux payés à des travaux informels, etc.). Volume de travail = population active x durée annuelle du travail. Source : Deux siècles de productivité en France par Olivier Marchand et Claude Thélot dans Economie et Statistique 1990. Le chiffre de variation nulle est obtenu par moyenne arithmétique des variations annuelles fournies de 1821 à 1989. Cela accrédite la thèse d’André Gorz selon laquelle la production d’une richesse croissante se fait avec de moins en moins de travail vivant.
[12] Une heure de travail en 1990 produit 25 fois plus qu'une heure en 1830. Même source.
[13] D'après le démographe Jean Bourgeois-Pichat cité par Albert Jacquard dans Mon utopie.
[14] Tiré de changer de révolution 1982 p. 251 et faisant suite à la publication de « Travailler 2 heures par jour » par le Collectif Adret en 1977 aux éditions du Seuil
[15] Adieux au capitalisme par Jérôme Baschet Editions La Découverte. 10 à 12h par semaine seraient nécessaires pour la subsistance individuelle et les services à la collectivité. Une durée équivalente devrait suffire ensuite pour les tâches d’organisation de la vie collective, moins impératives et en partie librement assumées, c’est-à-dire l’Autogouvernement.
[16] Sur la base de 3 heures 50 par jour (Mediamétrie 2012) et d’une durée de sommeil moyenne de 7 heures et 47 minutes.
[17] Expression utilisée par André Gorz et tirée de « André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme » présenté par Françoise Gollain dans la collection Les précurseurs de la décroissance. 2014
[18] bien qu’aucune étude ne semble entreprise sur ce sujet, comme c’est étrange...
[19] Gaspard d’Allens. La Décroissance. Juin 2019
[20] Selon la formule de Serge Latouche
[21] Le temps moyen consacré au bénévolat est de 100h par an et par bénévole en 2017. 22 millions de personnes déclarent avoir rendu des services bénévoles (sur 67 millions de français). Enquête CRA-CSA « Bénévolat et bénévoles en France en 2017 ». Soit 33 heures par an et par français, soit 38 minutes par français et par semaine.
[22] Vernon Cooper, indien d’Amérique de la tribu Lumbee.