Archive dans juin 2019

3 mesures citoyennes 3/suppression de la finance spéculative

Il est temps de réguler Wall Street Casino
Dessin de Chappatte paru dans International Herald Tribune

C’est quoi la finance et plus particulièrement la finance spéculative ? Quelles sont les différences notables entre une place de marché et un casino ? Comment peut-on, grâce à la finance, fermer des entreprises qui disposent de commandes nombreuses et d’un personnel formé ?

La finance regroupe 3 activités bien différentes[1] :

  1. Mettre en réserve nos économies ;
  2. Fournir du crédit aux particuliers, aux entreprises ou aux Etats pour qu’ils puissent réaliser des investissements excédant leurs réserves ;
  3. Echanger sur les marchés voire … spéculer.

Passons en revue chacune de ces filières de banque avant de nous attarder sur l’activité de marché et la spéculation.

La mise en réserve de nos économies (1)

sur un compte en banque plutôt que sous notre matelas constitue une prestation[2] simple et évidente mais pour certains peu louable en ce qu’elle favorise notre caractère accumulateur. « Dans la nature, le lion ne prélève pas au-delà de ce qui lui est nécessaire. Il n’a pas d’entrepôt ni de banque d’antilopes » nous dit Pierre Rhabi. A noter que les monnaies locales complémentaires « fondantes » apparues récemment[3] visent justement à minimiser cette folie du toujours plus. Cette monnaie locale se déprécie ainsi au fur et à mesure du temps si elle n’est pas dépensée plutôt que de rapporter des agios lorsqu’elle est placée sur un compte en banque.

La fourniture de crédit (2)

est une avance de numéraire contre rémunération. On pourra débattre en passant de l’effectivité des crédits aux entreprises qui est pour le moins contestable[4]. On s’inquiètera surtout de la domination acquise par les financiers sur les gouvernements par le biais de prêts colossaux consentis aux Etats surendettés. Chaque décision politique est maintenant scrutée par les marchés et leurs séides, qui délivrent bons et mauvais points particulièrement sous la forme de taux d’intérêts alourdis. Les gouvernants sont désormais contraints de consulter leurs augures financiers préalablement à toute décision sous peine de mise en banqueroute de l’Etat.

Venons-en au sujet qui nous intéresse:

les marchés financiers (3)

« proprement » dits (façon de parler). Ils servent donc à échanger (du sucre ou du pétrole par exemple) et dans une moindre mesure à se prémunir contre un risque[5].

La mise en place des marchés s’accompagne invariablement de la spéculation (du latin speculatio : espionnage)qui vise à tirer profit des fluctuations naturelles des prix du marché afin de réaliser des plus-values plutôt que de satisfaire aux besoins d’une activité réelle. Mais ce n’est que récemment (fin du XXè siècle) que la nature des marchés financiers a fondamentalement « dérivée » : si jusqu’alors, les échanges concernaient des matières tangibles comme du sucre ou du pétrole ; aujourd’hui, la majorité des transactions concernent des valeurs virtuelles comme des dérivés papiers de sucre, de pétrole, etc. Eh oui, ces dérivés sont faciles à stocker (dans un ordinateur), à manipuler, ne se périment pas, et rapportent autant voir plus. On comprend l’engouement ![6]

Ce gros gâteau des marchés spéculatifs « virtuels » est non seulement devenu plus important que les marchés « sous-jacents » mais il a même gonflé sans lien avec l’économie réelle : pour 1 baril de pétrole réel, 50 barils de pétrole papier circulent aujourd’hui[7]. A la fin de la décennie 90, le marché des dérivés représentait 50 trillions de dollars de marché non régulé[8]. Cerise sur le gâteau, grâce à la super levure du crédit (effet levier), je peux emprunter pour spéculer sans limites. On estime aujourd’hui que seulement 2% de la monnaie créée sert à financer les échanges de biens et services, alors que les 98% restants sont consacrés à la spéculation ![9] Bien sûr, l’indigestion est inévitable, les financiers qui doivent tout de même rembourser leurs crédits demandent des rendements toujours plus déraisonnables aux entreprises dont ils détiennent des parts. C’est ainsi qu’on voit des sociétés disposant d’un carnet de commandes plein, licencier au profit d’une main d’oeuvre délocalisée afin d’accroître la rentabilité…

Mais ce n’est pas tout, les marchés spéculatifs « modernes » ont un autre défaut majeur puisqu’ils permettent de « jouer » des valeurs à la baisse ce qui augmente l’instabilité des bourses et amplifie les krachs. Fini le « bon vieux temps » de l’affameur qui stockait du sucre pour le vendre plus cher en temps de disette. Avec le casino des dérivés, je pense aujourd’hui que le prix du sucre va baisser dans 3 mois, 3 minutes plus tard le marché confirme cette prédiction : en vendant mon option, j’empoche alors un gain sur une perte. Et comme au casino, c’est toujours la banque qui gagne, avec dans le cas présent de grosses miettes pour le personnel trader !

Les défenseurs de la finance spéculative mettront en avant son rôle de fixateur des prix. Ses détracteurs observent que la volatilité des marchés n’a jamais été aussi grande.

De plus, clament les libéraux, investisseur est un métier sérieux utilisant des mathématiques complexes. Le sérieux de la technique (communément appelées martingale) ne justifie en rien l’inanité du métier qui ne sert qu’un but : faire du fric ! Là aussi, la complexité dissuade efficacement le législateur d’y mette son nez…

L’enfumage est à ce point efficace que les financiers désorientés finissent par ne plus s’y retrouver eux-mêmes comme l’attestent les méga-faillites d’après subprimes. D’un côté des crédits immobiliers pourris qui font l’objet d’une titrisation, de l’autre, des dérivés de crédit chargés de transférer les risques à un marché secondaire, et au milieu des agences de notation en proie à des conflits d’intérêts majeurs… Rien de bien intelligible à première vue…

Dormez brave gens, entonnent en désespoir de cause les tenants du marché, car des organes de contrôle veillent. Evidemment, ces institutions recrutent parmi les anciens de la finance, ce qui les rend peu virulents vis-à-vis de leurs anciens collègues et par ailleurs les moyens sont, comme à l’accoutumé, hors de proportion : Par exemple, une seule personne assurait à la SEC le contrôle des risques des marchés financiers américains avant la crise de 2008[10]. Cela laisse songeur…

Pour conclure ce panorama à gros traits des pratiques financières extrêmement diversifiées et complexes, on ne pourra que réclamer pour un territoire autogouverné :

  • Le bannissement de toute opération de marché à crédit dont l’utilité sociale reste à trouver ;
  • La fermeture des marchés de dérivés organisés (via chambre de compensation) ou non (de gré à gré) ;
  • Linterdiction de la titrisation des crédits[11]. Cette pratique rapidement mentionnée est une des plus malfaisantes apparue dans les années 1990 ;
  • La suppression des bonus, ou pour le moins prise en compte dans la rémunération des acteurs de marché des gains ET des pertes[12] ;
  • De façon globale, un recloisonnement des marchés pour empêcher le jeu des vases communicants entre les paradis fiscaux offshore et tout territoire autonome via un contrôle indépendant et drastique de l’origine des fonds ;

La fuite des capitaux, la crise de la dette qui ne manquerait pas de s’ensuivre (et son inéluctable effacement), loin de briser nos espoirs sur le « mur de l’argent » aurait pour salutaire conséquence de revivifier les liens entre les hommes et les femmes du territoire libéré pour trouver des alternatives d’organisation économique à basse intensité capitalistique et donc à faible impact sur nos modes de vie et la nature.

Voilà qui vient clore cette série de 3 mesures citoyennes. Pour finir, remarquons ensemble que le financier a ceci de particulier qu’il incarne bien les 3 dérives décrites :

  • Dérive publicitaire : La banque finance d’un côté les grands annonceurs publicitaires, laveurs de cerveau patentés, et de l’autre, les ménages biberonnés aux crédits à la consommation ;
  • Dérive d’influence : Le président de banque Michel Pébereau (BNP Paribas) faisant le siège de Bercy pour « sauver » la Grèce est une bonne illustration de ce lobbying haut de gamme. Sauver la Grèce signifie en réalité, substituer de la dette publique à la dette privée afin d’alléger les banques de leurs crédits douteux ;
  • Dérive spéculative : Henry Paulson, président de Goldman Sachs a touché un montant record de 31 millions de dollars en 2005, banque qui a depuis été reconnue coupable pour son rôle dans les spéculations sur les subprimes et a dû s’acquitter pour cela d’une amende de 5 milliards de dollars.

Pour aller plus loin

  • Jérôme Cazes dans le Podcast « Sismique » 27 septembre 2018
  • Ariane Tichit dans son TEDx « Nos fausses idées sur la monnaie » 17 octobre 2015
  • La capture : où l’on verra comment les intérêts financiers ont pris le pas sur l’intérêt général et comment mettre fin à cette situation par Christian Chavagneux et Thierry Philipponnat (2014)
  • Jusqu’à quand ? L’éternel de la crise financière par Frédéric Lordon (2008)
  • Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (ATTAC)

[1]  Le Glass-Steagall Act consacrant la séparation des activités de banque de dépôt oud’affaire mis en oeuvre aux Etats-Unis en 1933 grâce à la volonté de Roosevelt a perduré jusqu’en 1999. Cette législation a  limité le gonflement des banques américaines pendant cette période consacrant Londres comme place financière mondiale au détriment de New-York. Bien entendu, tout n’est pas si rose, cette législation avait été contournée depuis longtemps notamment via l’implantation de filiales dans des pays étrangers non soumis à cette règlementation. En France a contrario il a toujours été possible de spéculer avec nos économies.
[2] 215 € par français et par an – Etude panorabanque 2019
[3] depuis 1934 en Suisse ou 2010 en France
[4] Dans ce cas, le financier finance des investissements... ou pas.  D’après les études, 79% des PME voient leurs demandes de crédit honorées par les banques (Survey on the access to finance of enterprises 2015). A y regarder de plus près, on comprend que ce chiffre ne prend pas en compte les demandes de crédit jamais déposées auprès des banques,
faute d’une quelconque espoir, ni les crédits octroyés moyennant des contreparties telles (prise en gage du logement, etc.) que la prise de risque de la banque est nulle. Parlons également des garde-fous qu’il conviendrait
d’imposer pour que l’activité de prêt ne mette pas en péril le reste de l’économie : aujourd’hui les prêts sont adossés à seulement 4% de fonds propres des banques alors qu’il en faudrait 20% pour limiter le risque d’effondrement selon certains (Voir Jérôme Cazes).
[5] Exemple de risque évité : en tant que fabricant de confiture, j’achète pour l’année à venir du sucre à un prix convenu d’avance plutôt que subir une perte potentielle en cas de sucre plus cher avec un pot de confiture vendu à prix
fixe en magasin.
[6] La massification de l’utilisation des dérivées date de la fin XXè, toutefois d’après l’encyclopédie Universalis, les premiers produits dérivés ne sont apparus, sous leur forme moderne, qu'au XVIe siècle, sur les Bourses d'Anvers
et d'Amsterdam, vers 1730 au Japon et au XIXe siècle à Chicago. Jusqu'au début des années 1970, les marchés à terme resteront centrés sur les matières premières et les marchandises.
[7] Voir Jérôme Cazes
[8] The Insider (2010)
[9] Voir Ariane Tichit
[10] SEC : Security and Exchange Commission, organe de supervision des marchés américains. Film The Insider (2010)
[11] Jusqu'à quand ? L'éternel de la crise financière par Frédéric Lordon (2008) – p. 172
[12] idem - p. 174